L’isolement dans la dépression

Dans un précédent article, j’ai décrit les symptômes de la dépression d’après des données statistiques et diagnostiques pour caractériser un état psychologique et somatique particulier. Je vais appréhender maintenant le vécu dépressif en m’appuyant sur des représentations artistiques, illustrant l’expérience de l’isolement et de l’emprisonnement sur soi.

Commençons par une citation empruntée à J. Bowlby (1907-1990), psychiatre et psychanalyste anglais, célèbre pour ses travaux sur l’attachement et la relation mère-enfant.

« La dépression (en tant qu’humeur ressentie par la plupart des personnes de temps à autre) accompagne inévitablement tout état au cours duquel le comportement se désorganise, comme c’est vraisemblablement le cas à la suite d’une perte. Tant qu’il existe des échanges actifs entre nous-mêmes et le monde extérieur, que ce soit par la pensée ou par l’action, notre vécu subjectif n’est pas celui de la dépression : l’espoir, la peur, la colère, la satisfaction, la frustration, ou n’importe quelle combinaison de ceux-ci, peuvent être ressentis. C’est quand l’échange cesse que la dépression survient (et se poursuit) jusqu’au moment où de nouveaux modèles d’interactions s’organisent par référence à un nouvel objet ou but »

(Attachement et perte, Volume 3, 1984, p.318.).

Johann Heinrich Wilhelm Tischbein The Big Shadow Der lange SchattenBowlby avance l’idée que la dépression se caractérise par l’absence d’échanges actifs (pensée ou action) entre la personne et le monde extérieur. Celle-ci se renferme sur elle-même et focalise son attention et toute son énergie sur la souffrance intérieure qui l’anime.

Le psychiatre allemand H. Tellenbach (1961) décrit un vécu « d’includence » de la mélancolie, soit l’expérience d’un enfermement sur soi-même dont il est impossible de s’extirper, la personne ne trouve aucune issue à son problème, elle est prisonnière d’elle-même et rompt peu à peu la communication avec le monde extérieur.

Le psychiatre J. Küchenhoff (2013) retrouve la représentation de cet emprisonnement dans un tableau de Johann Heinrich Wilhelm Tischbein, mettant en scène un jeune homme affaibli, dos à la lumière, faisant face à son ombre qui s’étend et le recouvre.

Küchenhoff écrit : « Lorsque l’artiste a en vue ce rapport, cette intertextualité visuelle, c’est dans l’intention de faire sortir la mélancolie du tableau pour la porter dans la niche de la psychopathologie, au centre de l’expérience humaine […] Ni le désespoir, ni la solitude seuls ne sont pathognomoniques de la dépression, mais bien l’impossibilité d’en envisager une quelconque issue » (2013, p.82).

Ainsi, la personne dépressive s’enferme sur elle-même et n’investit plus le monde mais se nourrit des ombres qui imprègnent maintenant son monde intérieur.

 

Le silence dans la dépression

Le-Silence

A travers une autre représentation iconographique, Johann Heinrich Füssli met en scène un personnage assis en tailleur, immobile et présentant un état de fatigue extrême avec les signes d’un effondrement des fonctions musculaires. En effet, le personnage semble s’enfoncer dans son propre corps, comme si sa tête et ses cheveux étaient aspirés.

Le titre évocateur du tableau apporte une information supplémentaire, « Le silence » (1799), un silence qui s’ajoute à l’obscurité enveloppante du tableau, ce qui est représenté c’est l’échec de la parole et l’impossibilité de mettre des mots sur la situation. Ainsi, je suppose que le silence représenté sur le tableau joue sur plusieurs plans, un silence à la fois extérieur mais également dans le monde interne du personnage.

Parler et exprimer ses ressentis permet de sortir de ce silence et de se distancier de ses propres émotions afin d’éviter qu’elles nous submergent. Dans le silence, la douleur est froide et précipite celui qui en souffre dans un désespoir sans fin. De nombreux auteurs évoquent « l’ombre de l’objet » qui viendrait remplacer le vide laissé par l’expérience de perte ou de séparation.

 

L’ombre de la dépression

Dès 1915, dans l’ouvrage Deuil et mélancolie, S. Freud étudie la mélancolie et décrit « l’ombre de l’objet » qui tombe sur le Moi, dans le même registre P. Denis dans son article « La dépression chez l’enfant, réaction innée ou élaboration ? » (1987), décrit l’intériorisation de l’objet perdu, obligeant le « fonctionnement mental à s’organiser autour de l’ombre de l’objet ».

Ici « l’objet perdu » correspond à une situation traumatisante, telle que la perte ou la séparation avec une personne aimée.

Dans ces conditions, si le vécu dépressif n’est pas suffisamment élaboré et mis à distance par des mots ou des émotions partagées, progressivement, c’est l’ensemble de la personnalité qui se réorganise autour de cette ombre fantomatique, avec ,pour conséquence néfaste, l’apparition d’un état psychologique et somatique caractéristique de la dépression pathologique. Par exemple, l’ombre peut affecter la représentation que la personne a d’elle-même et sa confiance en soi.

P. Denis continue et parle d’un « fantôme » qu’il associe au vide et à l’absence de la personne disparue. Plus la relation avec celle-ci était forte et constituait un véritable pilier, plus la perte aura des conséquences désorganisatrices importantes. Dans ces conditions, il sera nécessaire d’entreprendre un travail d’élaboration psychologique afin d’empêcher que le mouvement dépressif persiste et s’inscrive dans la durée, avec les conséquences que l’on connaît sur sa vie quotidienne et sur les activités professionnelles.

A propos de l’auteur de cet article

Olivier BEUZON, psychologue et psychothérapeute à Villeurbanne et Lyon. Son cabinet de psychologie se situe cours Tolstoï, à deux pas du 3ème et du 6ème arrondissement de Lyon. Il reçoit en consultation individuelle des adolescents et des adultes.